« A toutes les femmes Noires du monde.
Vous êtes appréciées et vous êtes aimées »
Je n’avais jamais vu mon Wash Day dans un livre. Jamais. Alors quand j’ai ouvert Wash Day -Beautés crépues, j’ai eu l’impression qu’on avait posé une caméra dans ma salle de bain.
L’expression Wash Day désigne le jour consacré au lavage et aux soins des cheveux crépus, un rituel très spécifique à notre culture capillaire afro.
Chez moi, il a ses créneaux : le vendredi soir, une fois les enfants couchés, quand la maison enfin se calme, ou le week-end quand je peux m’y consacrer sans courir. Et une fois par mois, je confie mes cheveux à ma coiffeuse pour un soin à la kératine. Ces moments sont à moi. Personne ne me demande rien, et je prends le temps.
Une BD qui nous ressemble : Écrite par Jamila Rowser et illustrée par Robyn Smith, cette bande dessinée (Wash Day Diaries en version originale) suit quatre meilleures amies du Bronx, Kim, Tanisha, Davene et Cookie, à travers cinq histoires courtes qui s’entrecroisent.
Chaque chapitre utilise les soins capillaires comme une fenêtre sur leur quotidien : les doutes, les joies, les conversations qui comptent, et la façon dont elles prennent soin les unes des autres.
Tout est parti d’un petit comic autoédité, financé sur Kickstarter, qui a ensuite remporté un Dinky Award. Ce premier récit, celui de Kim, a été développé et publié par Chronicle Books en 2022. Il ouvre le livre dans une version en couleur.

Jamila Rowser, ou l’art de ne pas attendre la permission : Ce qui m’a fascinée, c’est le parcours de l’autrice.
Portoricaine et dominicaine, elle crée des bandes dessinées pour les femmes noires, et publie aussi, à travers Black Josei Press, des BD par et pour les femmes et les personnes non binaires de couleur.
Dans une interview, elle raconte qu’elle lisait beaucoup de comics et de josei mangas, ces mangas pour jeunes femmes adultes : des histoires de vie, d’amour, de quotidien.
Elle a fini par se demander pourquoi elle n’y voyait jamais ses amies et elle-même. Pourtant, il lui a fallu du temps pour oser écrire : l’anxiété lui soufflait qu’elle n’en était pas capable, alors qu’elle n’avait même pas essayé. Wash Day est sa première bande dessinée, et elle voulait qu’elle donne le ton : des histoires par et pour les femmes Noires, où elles se reconnaissent sans filtre.
Son conseil aux créatrices de couleur m’a marquée : ne pas attendre qu’on nous représente correctement, le faire soi-même, et ne jamais sous-estimer l’impact de son travail sur d’autres femmes. C’est exactement ce qui m’a poussée à créer ce blog en 2014 : un espace où nous nous racontons nous-mêmes, avec nos propres mots.
La représentation, un sujet toujours d’actualité : Jamila Rowser rappelle qu’enfant, elle voyait très peu de femmes de couleur dans la culture geek. On citait presque toujours Storm.
Plus tard, les personnages noirs sont devenus plus nombreux, mais presque toujours créés par des hommes blancs et réduits au rôle de « personnage alibi ». Selon elle, la représentation a progressé ces dix dernières années, mais le niveau de départ était si bas qu’il reste énormément à faire, sur les pages comme dans les coulisses des grandes maisons d’édition.
C’est aussi pour ça que ce livre compte, et qu’il compte encore plus quand il existe en français. Voir ses cheveux, ses rituels et ses amitiés racontés dans sa propre langue, ça change quelque chose. Cette édition française, publiée en 2025 par les Éditions Akileos, est d’ailleurs une belle initiative.
Le soin de soi, sans excuse : Ce que j’ai adoré, c’est qu’on ne s’excuse jamais de prendre ce temps. Démêler, laver, hydrater, patienter : tout est permis, rien n’est négociable.
Robyn Smith explique qu’il y a quelque chose de radical dans l’image d’une femme noire qui prend du temps pour elle, avec des gestes propres à notre culture. Jamila Rowser, elle, voulait dire à chacune que ses cheveux sont beaux et que l’effort qu’ils demandent est vu et reconnu, quoi qu’en dise le monde. Pour moi, ce temps-là est devenu essentiel, surtout quand le quotidien avec les enfants et le travail ne laisse pas beaucoup de place pour soi. Un vendredi soir avec mes cheveux, c’est une vraie pause.
Nos cheveux, nos choix : L’autrice a elle-même connu le parcours que beaucoup d’entre nous connaissent : défrisage, lissage, en croyant que lisse voulait dire beau. Elle a appris à aimer ses cheveux
naturels en voyant davantage de femmes les porter dans les médias.

Cependant, elle refuse aussi le jugement : elle regrette que certaines femmes de la communauté natural hair critiquent celles qui se défrisent ou portent des tissages. Pour elle, ce qui te fait te sentir bien est bien pour toi. Nos cheveux sont une toile, et c’est ce qui les rend si inspirants.
Cela me parle beaucoup. Entre les soins faits maison et ma séance mensuelle à la kératine chez ma coiffeuse, je ne me sens pas obligée de choisir un camp. Chacune trouve son équilibre, et chaque routine mérite le respect.
La sororité, au centre de tout : Chaque histoire appartient à une héroïne, mais elles sont toutes liées. Elles se soutiennent, se taquinent, se rattrapent. Une scène m’a particulièrement touchée : Cookie aide Davene, qui traverse une période de déprime, à se relever en s’occupant de ses cheveux.
Sa maladresse bien intentionnée est très réaliste. Combien de fois a-t-on eu ce genre de conversation, où l’autre veut aider sans mesurer ce que l’on traverse ? Malgré tout, l’amour est là. C’est ça, la sororité : pas parfaite, mais présente.
Des couleurs qui parlent : Les illustrations sont vives, et chaque histoire a sa palette selon l’émotion du moment. Les nuances de violet, très présentes dans le travail de Robyn Smith, donnent une douceur
incroyable aux planches. On ne lit pas seulement l’histoire, on la ressent.

Des héroïnes qui ne se ressemblent pas : Les quatre amies ont chacune leurs origines, leur identité, leur corps, leur façon d’aimer. Et elles ne laissent pas les hommes les rabaisser, ce qui fait du bien. Une des histoires aborde aussi, avec beaucoup de délicatesse, la maladie de la grand-mère de Cookie, atteinte de démence : une conversation difficile, mais pleine d’espoir.
Ma conclusion : Sous prétexte de parler cheveux, Wash Day Diaries parle de tout le reste : l’amitié, la famille, le droit de ne pas se laisser rabaisser, et même la maladie. On passe du fou rire à l’émotion en quelques pages.
Qu’il s’agisse de prendre soin de soi, de faire des commérages lors d’un rendez-vous au salon de coiffure qui dure des heures ou de guérir des fractures familiales, les histoires prennent vie grâce à des personnages magnifiquement dessinés et à des palettes de couleurs différentes reflétant l’ambiance de chaque récit.
C’est une lecture rapide, mais qui reste. J’en suis sortie avec le sourire, un peu émue, et avec l’envie de rappeler mes copines. J’attends une suite : chacune de ces quatre femmes le mérite.
À réserver à un public adulte (nudité, langage cru, consommation de marijuana, relations compliquées), mais je la recommande à toutes celles qui s’y reconnaîtront.
Wash Day – Beautés crépues, Jamila Rowser (textes) et Robyn Smith (illustrations), traduit de l’anglais par Léana Félix, Éditions Akileos, 2025. Titre original : Wash Day Diaries, Chronicle Books, 2022.
Et toi, quelle est ta routine capillaire ?


