Être une femme noire en France : Quatre voix, une intersectionnalité vécue
« Madame, comment faites-vous en tant que Femme Noire ? »
C’est la question de Maëlys, une étudiante de vingt-deux ans, posée un jour à son enseignante à l’Université, qui ouvre Être une femme noire en France (Seuil, coll. « Traverse »).
Une question simple en apparence, presque anodine et pourtant impossible à esquiver. C’est elle qui a donné naissance à ce livre.
Son autrice, Sarah Fila-Bakabadio, est historienne de l’Atlantique noir et maîtresse de conférences à CY Cergy Paris Université.
Dans son quotidien, elle travaille sur les circulations intellectuelles et culturelles des Africains-Américains et des Afro-descendants, et dans cet ouvrage, elle ne se contente pas d’observer de loin.
Elle se met en filigrane dans le texte, comme femme afro-descendante, aux côtés de quatre autres voix.
Quatre récits, quatre trajectoires, un même fil
Dans cet ouvrage, on croise :
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Maëlys, le déclencheur : À vingt-deux ans, l’étudiante métisse bretonne guadeloupéenne, à l’origine du projet incarne une nouvelle génération qui ne s’excuse plus d’être là. C’est son besoin de réponses frontales et de repères qui vient bousculer l’universitaire et initier cette quête.
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Ayana, l’espace et le mouvement : Afro-américaine vivant à Paris depuis de nombreuses années, professeure de Pilates et mannequin. Son témoignage apporte une perspective transatlantique fascinante et questionne notre rapport au corps noir, à la manière dont il occupe l’espace et se le réapproprie au quotidien.
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Marie-Anne, l’ancrage caribéen : Martiniquaise originaire de Saint-Joseph. Son récit est essentiel pour rappeler que l’expérience noire en France hexagonale est viscéralement liée à l’histoire et aux trajectoires antillaises, avec leurs propres silences et résistances.
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Et Pélagie, Franco congolaise, qui a vécu entre le Congo Brazzaville, le Cameroun et la région parisienne. Fille de diplomate qui a vécu la « belle vie » sur le continent, elle reste pour moi le personnage le plus attachant auquel je peux m’identifier facilement.
Ces quatre récits partagent un même fil conducteur : Explorer ce que signifie, très concrètement, d’exister en tant que Femme Noire en France aujourd’hui.

Ce que le livre raconte vraiment
Pas de théorie désincarnée ici. L’ouvrage aborde de front le poids du patriarcat et du racisme genré, celui qui ne ressemble à aucun autre parce qu’il frappe à la fois sur le genre et sur la race.
Mais ce qui rend ce livre si précieux, c’est qu’il met également en lumière la diversité des mondes afro, les différents regards sur les corps noirs, la sororité et l’émancipation.
Ce sont des sujets rarement mis bout à bout, et presque jamais racontés avec les mots de celles qui les vivent en France.
C’est là toute la force du livre : Il donne à voir une intersectionnalité vécue, loin des débats abstraits et universitaires qui s’en emparent parfois sans jamais interroger celles qu’elle concerne en premier lieu.
Être femme et noire, ce n’est pas une simple addition de deux discriminations. C’est une expérience singulière, une « double modernité », comme l’écrit l’autrice, que ces femmes habitent chaque jour avec leurs contradictions, leurs joies et leurs stratégies de survie.
Une réserve, à formuler honnêtement
Comme vous le savez, j’aime les lectures nuancées.
Un livre qui donne la parole à des Femmes Noires soulève aussi une question simple, mais essentielle : Est-ce que ces quatre femmes se sont-elles reconnues dans le texte final ? Ont-elles pu lire, avant publication, la manière dont leur parole a été mise en récit ?
La question n’est pas anodine quand on écrit pour et avec d’autres, dans le cadre d’une enquête, car la restitution fidèle d’un vécu suppose un droit de regard, sinon de validation, de celles qui l’ont confié.
Cette question se pose avec une acuité particulière pour le portrait de Pélagie.
Sarah Fila-Bakabadio semble écrire depuis sa propre position, et cette position semble se traduire dans le texte avec parfois trop de distances.
Sa proximité avec Maëlys et Ayana, dont les trajectoires, la génération ou le rapport au métissage culturel se rapprochent davantage de la sienne paraît plus évidente que celle qu’elle parvient à établir avec Pélagie, dont l’expérience s’ancre dans un rapport différent à la race, à la classe et à l’appartenance.
Le risque, quand l’autrice n’habite pas également chaque vécu qu’elle transcrit, c’est qu’un portrait finisse par sonner plus extérieur, plus observé que les autres, et moins habité de l’intérieur.
Ce n’est pas remettre en cause la sincérité de la démarche. C’est simplement rappeler qu’écrire pour plusieurs Femmes Noires à la fois ne gomme pas les différences entre elles, et que la position de l’autrice, aussi afro centrée et légitime soit-elle, ne l’autorise pas à parler depuis toutes les expériences noires avec la même justesse.

Pourquoi ce livre compte
En tant que Femmes Noires en France, on se sent encore trop souvent invisibilisées, notre parole empêchée ou récupérée.
Ce que fait Sarah Fila-Bakabadio en tant qu’universitaire ici, c’est donner la parole à quatre Femmes Noires aux histoires et cutures diverses où l’autrice s’efface autant qu’elle s’implique, pour que Maëlys, Ayana, Pélagie et Marie-Anne puissent raconter, avec leurs propres mots, un quotidien rarement mis en lumière.
Un livre à lire pour se reconnaître, parfois. Pour comprendre, souvent. Et pour continuer, toujours, à faire entendre NOS voix.
À glisser dans votre bibliothèque : Sarah Fila-Bakabadio, Être une femme noire en France. Récits, Paris, Seuil, coll. « Traverse », 2026, 179 p., 19 €.

