UNE FEMME, UN MODELE #27

 

Salut tout le monde!

Après une longue absence, nous revoici dans la rubrique « Phenomenal Woman » pour mettre en lumière des femmes exceptionnelles. Echanger ici autour de sujets qui touchent les femmes Noires me tient particulièrement à coeur car la diversité des échanges et le partage des idées sont enrichissants.

En effet, depuis plus de quatre ans (le temps passe trop vite !!!!), c’est un réel plaisir de pouvoir discuter et partager avec vous sur divers sujets, mais surtout de présenter d’autres femmes dans leur milieu socio-professionnel. Cela permet de connaître un peu mieux une personne dans son univers, savoir comment elle s’y sent, comment elle y évolue et surtout je suis persuadée que cela peut susciter des vocations chez les plus jeunes (ou moins jeunes d’ailleurs!).

De plus, et cela, on ne le dira jamais assez, la représentativité est primordiale dans la société où l’on vit, que ce soit dans les médias, les romans, ou encore la littérature pour la jeunesse. Quand on parle de représentativité, bien évidemment, on fait allusion à celle qui est positive, celle qui remplace l’invisibilité, les clichés destructeurs, racistes, misogynes, l’exotisation de nos corps souvent fantasmés et la caricature.

Afin de répondre à cette absence (ou plutôt à cette présence sous-représentée) dans les productions culturelles actuelles, rien de mieux que de faire les choses par soi-même au lieu d’attendre passivement que d’autres le fassent à notre place (et nous prennent la parole TCHIP!). C’est dans cette optique que se positionne notre modèle de ce jour : Militante afro-féministe et auteure qui s’inscrit dans la littérature afro, elle partage avec nous son parcours, ses projets et surtout sa passion pour l’écriture.

Bonne découverte!

 

Peux-tu te présenter ?  

Je m’appelle Laura, j’ai 26 ans, et je suis auteure et blogueuse, en parallèle de mon activité professionnelle. Je vis actuellement en région parisienne.

Quelle est ton actuelle profession ?

Depuis 2013, je tiens le site Mrs Roots, une plateforme dédiée à la mise en avant des littératures afros et des enjeux afro-féministes. Je suis également auteure d’un roman (« A mains nues », aux éditions Synapse) et d’un album jeunesse, (« Comme un million de papillons noirs », aux éditions Cambourakis, illustré par Barbara Brun).

Peux-tu nous expliquer pourquoi tu as choisi ce métier ?

Que ce soit le fait d’être auteure ou blogueuse, je ne sais pas vraiment si je l’ai choisi (rires).
La plateforme du blog en elle-même m’est familière depuis l’âge de 13 ans (l’époque skyblog, vous vous rappelez ? NDLR: Oui, oui, et ça ne me rajeunit pas! haha), j’y publiais des histoires, comme une forme de feuilleton hebdomadaire, et en parallèle j’écrivais mes romans. Cette période de mon adolescence m’a, sans que je m’en rende compte, pas mal formé sur mon écriture.

Cependant, même en devenant adulte, je ne me suis pas dit “Je veux devenir auteure”: Il est rare de vivre de son écriture, et je ne voyais pas d’auteure avec mon profil… Du coup, avec le site Mrs Roots, je me suis juste donnée pour objectif de décortiquer mon identité, puis j’ai identifié ce qui est devenue ma ligne éditoriale, et qui correspond à mes intérêts. Être auteure – et se considérer comme telle – n’est venue que bien plus tard, avec À mains nues, puis mon livre jeunesse.

 

Parle-nous d’une journée type.

Tous les matins, je réponds à mes e-mails et les messages envoyés sur mes réseaux sociaux et je fais le point sur mon agenda : Ca peut être checker les évènements autour de mes livres, les rendez-vous, les interviews envoyées par e-mail, et ensuite j’enchaîne sur mon boulot à temps plein.

Dans l’après-midi, si j’ai un peu de temps, j’avance sur la réécriture d’un manuscrit ou d’un scénario, je fais le point avec ma/mon collaboratrice.teur sur un projet en cours (en ce moment, je travaille sur une BD. NDLR: Hâte de la découvrir hein).

Le soir, j’enchaîne, soit avec un rendez-vous ou un évènement, soit je travaille sur le blog : Rédaction d’articles, mise en page, création de visuels, de contenus vidéos, rédaction de newsletter, préparation d’une trame d’un atelier, recherches de sources de référence, lectures de documents ou livres complémentaires, préparation d’une conférence… Comme je le disais, mon activité d’auteure et de blogueuse se fait en parallèle de mon boulot à temps plein et, avec les années, j’arrive à un stade, où j’ai la sensation de cumuler deux jobs à part entière. Mais ça va, je suis toujours là (rires).

Quel est ton cursus universitaire ?

Après un Bac L, j’ai suivi deux années de classes préparatoires en A/L, puis j’ai poursuivi avec une licence en lettres modernes, et un master en édition et communication.

Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées pendant ton parcours ?

Par où je commence ? (rires). Déjà, le monde de l’édition et de la culture en général est assez fermé, dans tous les sens du terme. Ensuite, j’ai un profil assez polyvalent, des choses que j’ai apprises en autodidacte, mais que le monde du travail français ne considère pas, si tu n’as pas le diplôme qui va avec. Ajoute à cela le fait d’être une femme noire sur le marché du travail, et le fait que je sois assez engagée, et voilà… Ca te donne une petite idée de la “difficulté”.

Aujourd’hui, je pense que le plus compliqué, c’est d’être une auteure noire qui propose des projets éditoriaux qui veuillent changer la représentation des afro-descendants, plus largement des minorisé.e.s. Même si la conversation autour de la diversité en littérature est internationale, la France reste considérablement en retard, et cultive ce dernier, préférant souvent traduire des succès américains que de faire émerger des auteur.e.s concerné.e.s.

Jusqu’ici, ce sont majoritairement des éditrices indépendantes (chez Synapse, et anciennement, Bilibok) qui étaient intéressées par mon travail et par ces questions. On partageait cette volonté de changer le paysage littéraire, et j’ai eu la chance de les rencontrer. Quand on a cherché à rééditer « Comme un million de papillons noirs », j’ai aussi vu ce que c’était d’être jugée avant même d’avoir ouvert la bouche ou expliqué un projet.

Aujourd’hui, je suis mieux entourée, notamment avec les éditions Cambourakis qui m’ont assez fait confiance pour faire de ce livre jeunesse le premier de sa collection Sorcières. Ce qu’il faut, c’est de la patience, et trouver les bonnes personnes, celles qui sauront t’écouter.

 

 

Selon toi, quelles sont les avantages et les inconvénients de cette profession ? 

J’adore les rencontres que m’ont apportées mon blog, mes livres et les activités que j’organise autour. J’ai fait des rencontres extraordinaires, et je reçois souvent des messages de personnes avec qui j’ai parlé brièvement et qui, des années plus tard, reviennent me dire ce que j’ai pu leur apporter. Quand on écrit, on ne se doute jamais à quel point, on a un impact sur quelqu’un, même dans le plus petit détail.

Après, ce que j’apprécie le moins, c’est que, plus le temps passe, plus j’ai la sensation d’avoir deux carrières, et c’est épuisant. J’aimerais arriver à concilier tout ce que je fais, tout en ayant l’assurance que ce soit rémunérateur. Le métier que j’aimerais faire n’existe pas en France, et je ne sais pas si j’ai envie de le créer ici, ou simplement de partir.

Et concernant ta vie de famille ?

Je compartimente tout; Et je pense que mes proches n’ont pas conscience de tout ce que je fais, la plupart du temps. Il voit juste ce qui passe de temps en temps dans la presse, ou les livres, une fois qu’ils sont sortis, mais c’est tout. J’ai parfois du mal à leur faire comprendre à quel point ces activités professionnelles prennent du temps, et que ce ne sont pas de simples hobbies. Mais cela fait presque 6 ans que j’ai la casquette Mrs Roots, et ils commencent à le voir. Ca aide.

Parlons de ta place de femme dans ce milieu : Comment la vis-tu? 

Un jour, j’ai assisté à une conférence à la WOC Conference, à Amsterdam et l’auteure surinamaise Karin Amatmoekrim y a fait un discours : Elle expliquait que pour être jugée réellement sur son écriture par les critiques amsterdamois, elle avait pris la décision d’écrire un roman en anonyme, avec uniquement des personnages blancs. C’était le seul moyen pour elle de savoir vraiment ce qu’elle valait, sans qu’on la ramène à ses origines et qu’on lui prête un récit ou des intentions qui n’étaient pas les siennes. C’était être réellement entendu, sans préjugés en quelque sorte.

Être une jeune auteure noire en France, c’est aussi ça… J’ai déjà eu l’impression de présenter mes projets sans qu’on m’entende, mais plutôt qu’on me prête des intentions qui ne sont pas les miennes, surtout lorsque je propose des histoires avec des personnages afropéens. C’est usant de proposer un univers et de le voir refuser parce qu’il n’est pas vu tel qu’il est, mais plutôt comme pas “assez exotique”, pas assez dans les tropes coloniaux, etc.

Heureusement, je ne suis pas seule ! Déjà, parce que mes éditrices m’ont toutes apportées quelque chose à leur manière et m’ont épaulée. Je n’ai pas eu à choisir entre Mrs Roots et Laura. Et ensuite, parce que j’ai vraiment bénéficié d’une réelle sororité dans ce milieu, avec des auteures comme Madina Guissé, Kiyémis ou encore Aude Konan. Parce qu’on connaît les coulisses, et qu’on a chacune essuyé des échecs, on sait ce dont l’autre a besoin. On se soutient, on travaille ensemble, et en règle générale, la plupart du temps, on se donne des coups de pouce.

En général, je n’ai jamais senti une quelconque concurrence avec les auteures noires que j’ai rencontrées – c’est mon expérience, du moins – car je suis surtout heureuse de découvrir que nous sommes autant. Si je dois citer quelques noms, il y a Aset Malanda, Venessa Yatch, CKD Gora, Reine Dibussi, Josette Spartacus, ou encore Jo Gustin.

Quelle est ta vision du féminisme ? 

Je me définis comme afroféministe, ce qui veut dire que mon engagement s’inscrit dans un mouvement de lutte pour les droits des femmes noires++ et contre les oppressions qu’elles subissent.

Même si je m’intéresse aux mouvements de lutte féministes et afros, quelque soit le continent, je ne me reconnais pas dans le terme de womanist, car mon engagement est exclusif aux femmes noires. J’ai l’impression que le womanism pense une sorte de blackfeminism en l’articulant avec les hommes noirs, ou du moins que beaucoup de femmes qui se revendiquent comme telles, partagent cette ligne. Je le comprends, mais ce n’est pas mon cas.

Pour moi, on a déjà beaucoup de travail à faire pour nous-mêmes de notre côté, surtout les plus fragilisées, et dont les besoins ont historiquement été souvent relayés au second plan. J’ai donc tendance à penser mon afroféminisme avec des alliances en “périphérie”.

Quels sont les conseils que tu pourrais donner à une jeune fille qui aimerait faire la même chose que toi ?

En toute honnêteté, je ne sais pas ce que ça veut dire “faire la même chose que moi” (rires). Si une jeune fille hésite à ouvrir un blog, je lui dirais de se lancer en restant fidèle à elle-même : J’ai commencé mon blog en croyant que personne ne le lirait, et je pense que ça m’a servi. Je n’ai pas essayé de faire comme quelqu’un, mais juste d’écrire sur ce qui m’intéressait parce qu’il n’y avait ça nulle part.

Après, il faut juste garder le cap. Beaucoup de jeunes filles noires hésitent à s’exprimer sur le net à cause du harcèlement, et je le comprends. Mais dès lors qu’on s’exprime publiquement en tant que femme noire, notre parole est perçue comme transgressive, alors autant y aller franchement !

Pour l’écriture en elle-même, il ne faut jamais arrêter. Même quand on pense que c’est nul, que c’est pas assez poussé, etc. Mes écrits à 14 ans n’ont rien à voir avec ce que j’écris aujourd’hui, justement parce que je n’ai pas arrêté. Il faut vraiment décomplexer le rapport à l’écriture, et plus généralement à notre créativité.

J’ai créé l’Afrolab, une journée afroféministe et créative annuelle où des femmes noires viennent montrer comment faire des podcasts, des vidéos youtube, des revues numériques et durant cet évènement, et où j’y tiens un atelier spécifiquement sur l’écriture et l’édition. Je donne les conseils que j’aurais voulu avoir en commençant. C’est certainement plus parlant que tout ce que je peux dire maintenant.

Plus jeune, qui était ton modèle ?

Je n’en avais pas vraiment. Je me souviens juste avoir toujours préféré Kelly Rowland à Beyoncé, parce que je m’y identifiais plus. Mais à part ça, ma mère a toujours été mon modèle.

A une période de ta vie, as-tu souffert de ne pas avoir eu de modèle ? 

Je ne pense pas que j’en ai souffert, car j’avais ma mère: Elle m’a toujours inspirée, et je n’ai pas eu de manque à ce niveau-là. Mais l’absence de stars ou autres se faisait plus ressentir à l’école, par exemple : La princesse Disney qui se rapprochait le plus de ma carnation à l’époque, c’était Pocahontas. Ca dit tout.

Tu as récemment publié un livre pour enfant « Comme un million de papillons noirs ». Peux-tu nous en parler brièvement ? Qui est la petite Adé ?

Adé est une petite fille curieuse et pleine de vie. Un jour, alors qu’elle joue avec ses amis, ils commencent à se moquer de ses cheveux. Elle rentre alors chez elle et dit à sa mère qu’elle ne les aime pas, mais cette dernière va lui prouver que, de la même manière qu’elle trouve beau les papillons noirs, ses cheveux le sont tout autant. C’est un conte poétique sur la confiance et l’amour de soi, inspirée d’une citation de Toni Morrison et qui vient d’un de mes souvenirs d’enfance.

On va parler beauté : Quel est ton produit de beauté chouchou ?

L’huile de jojoba, c’est la vie, lol. C’est vraiment le truc dont je ne peux me passer pour mes cheveux. Ca les rend brillants et souples, j’en mets quand je me coiffe, après le shampoing, et ça scelle l’hydratation. Un bijou.

Enfin, quels sont tes futurs projets ? 

Alors côté jeunesse, j’ai deux projets à mon actif, un sur le colorisme et une autre sur la différence physique. Je ne peux pas trop en dire pour l’instant, ce sont encore des graines de projets, mais c’est en bonne voie.

Côté roman, je viens d’achever une trilogie fantastique et afroféministe, sur une lignée de femmes noires dotées de pouvoirs. L’histoire se passe entre le Sénégal, le Congo, les Antilles françaises, et l’Europe. 

Et comme on ne m’arrête jamais, je travaille actuellement sur un roman graphique avec la bédéiste Camélia Blandeau, qui suit l’histoire d’amour un peu particulière de Yari, une jeune femme noire vivant à Paris. C’est la première fois que j’écris une histoire se passant en France, c’est vraiment un nouvel exercice pour moi.
Tous ces projets n’ont pas encore d’éditeurs, donc je ne peux pas dire quand ça sortira, mais ce bouillon de création me passionne. Y a plein d’histoires à raconter sur nous, et je n’ai pas fini de les explorer.

Pour découvrir l’histoire plein de tendresse de la petite Adé, je vous invite à regarder cette vidéo de « Comme un Million de Papillons Noirs », où Laura nous prouve, encore une fois, que la littérature afro peut être universelle, « bankable » et toucher le coeur de n’importe qui!

Je vous le conseille fortement, c’est un livre à partager avec vos enfants (fille ou garçon d’ailleurs), frères et soeurs, petits cousins/cousines ou neveux et nièces. Encore bravo à toi Laura! Ne lâche rien et je te souhaite beaucoup de réussite dans tes projets futurs!!! Kisses et à très bientôt…

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