Une Femme, Un Modèle #19

Pour démarrer le mois de février en beauté, je compte vous présenter le profil d’une jeune femme éprise de justice et d’égalités et au parcours ô combien exemplaire. Engagée sur plusieurs fronts en tant qu’avocate, féministe et écologiste, elle refuse qu’on lui colle une étiquette de représentante de la “diversité” et tient, d’une manière générale, à être traitée comme les autres, sans “discrimination positive”. Rencontre.

Présentation.

Aminata Niakaté. 34 ans. Avocate au barreau de Paris et Présidente de l’Union des Jeunes Avocats de Paris depuis juillet 2015.

Pour information, l’Union des Jeunes Avocats (UJA) de Paris est une association à vocation syndicale créée le 22 décembre 1922 pour favoriser l’insertion des jeunes avocats dans la profession. Chaque année, dans le courant du mois de juin, l’assemblée générale des adhérents de l’UJA élit les membres de la Commission Permanente. La Commission Permanente se réunit au moins une fois par mois pour délibérer sur les questions qui entrent dans l’objet social de l’UJA et notamment sur les rapports des Commissions d’Etudes. Sont éligibles à la Commission Permanente, tous les avocats au Barreau de Paris, âgés de moins de 40 ans, adhérents à l’UJA.

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Tout d’abord, comment s’organise la Commission permanente de l’UJA de Paris ?

La Commission permanente : C’est notre parlement en quelque sorte. En 2015, nous avions beaucoup plus de candidats que d’habitude. L’année précédente, nous avons pas mal retravaillé sur notre image pour la rendre plus dynamique, plus jeune et non élitiste… Nous voulions donner à voir une image qui nous ressemble, donner envie aux confrères de nous rejoindre… Du coup, en 2015, nous avons fait le plein d’adhésions et le plein de candidats à la Commission permanente, avec beaucoup de jeunes confrères qui viennent frapper à la porte de l’UJA pour la 1ère fois, qui veulent participer à la vie des jeunes avocats et du barreau. Nous avons du pousser les murs pour intégrer le plus possible de candidats et rester inclusifs.

Tu as été élue Présidente de l’UJA en juin 2015 et tu as démarré tes fonctions le 1er juillet suivant. A compter de cette date, quelles ont été tes objectifs ?

Ce que je me suis dit en arrivant à la Présidence de l’UJA, c’est que l’UJA devait continuer à rendre des services aux avocats, que ce soit via ses permanences CV, ses permanences installation ou l’assistance et la défense des collaborateurs (grâce au service SOS Collaborateurs). Que nous devions aussi continuer à proposer des formations très pratiques pour permettre aux jeunes confrères de développer leur clientèle et de s’installer. Ensuite, ma prédécesseure, Valence Borgia, a été très moteur à l’UJA sur les questions d’égalité femme-homme et c’est une bataille essentielle que l’UJA doit poursuivre. Enfin, ce qui me stimule le plus, ce sont les libertés publiques et les droits fondamentaux.

J’en parle dans mon discours d’investiture. C’était le premier sujet que j’ai évoqué, parce qu’à cette période, on était dans la foulée de toutes les lois sur le renseignement. Puis, l’Etat d’urgence sous lequel nous vivons depuis le mois de novembre contribue à créer un contexte de plus en plus restrictif pour les libertés. Les enjeux sont majeurs.

Les questions relatives au secret professionnel, la confidentialité des correspondances, ou encore à l’aide juridictionnelle me tiennent également à cœur. Il est important de pouvoir se confier à son avocat en toute liberté et en toute confidentialité. Un client doit pouvoir absolument tout dire à son avocat.

La bataille que nous avons menée avec l’ensemble de la profession pour préserver le régime de l’aide juridictionnelle a permis de sauver quelques meubles. Elle n’est pas encore gagnée car l’aide juridictionnelle doit toujours être financée pour être pérenne. Disons que nous avons échappé à la régression annoncée par la Chancellerie. Nous devons rester vigilents.

Concernant l’Etat d’urgence, l’UJA a communiqué, là-dessus, et a organisé une conférence le 11 janvier dernier pour débattre de cette question.

Le week-end du 13 novembre a été terrible, et la question de l’Etat d’urgence fait débat. Certains confrères sont pour, d’autres contre, certains sont mitigés. Du coup, le débat du 11 janvier en valait vraiment la peine ! L’idée était d’avoir des retours d’expérience venant des confrères concernant ces questions-là. (NDLR: Il s’agissait d’une conférence dédiée aux libertés et à la défense pénale : “Avocat(e)s : Remparts des Libertés !”, où de nombreux avocat(e)s ont pu témoigner en tant qu’acteurs/trices en matière de libertés publiques, suivi d’un débat sur l’état d’urgence, puis d’un échange avec les participant(e)s.) Pour en savoir plus: http://www.uja.fr/Conference-UJA-Avocat-e-s-Remparts-des-Libertes_a12769.html)

Parle-nous de ton parcours post-BAC.

Après le bac, j’ai été étudiante à La Sorbonne (Paris I). J’y ai obtenu une Maitrise en droit des Affaires.

J’ai bien accroché avec la matière fiscale et ai voulu m’orienter vers cette voie. J’avais entendu dire que la maîtrise de droit fiscal de Paris I était plus formatrice que son Master II. J’avais, par ailleurs, quelques lacunes en comptabilité à combler. J’ai donc opté pour la voie de l’école de commerce pour avoir quelques bases en comptabilité et en management. Des écoles proposaient des masters spécialisés comme à l’ESG où je me suis inscrite. Je me suis parallèlement inscrite en maitrise de droit fiscal à Paris I.

En sortant de ces formations, je n’avais aucun stage à mon actif sur toute la durée de mon cursus universitaire et j’avais le sentiment de ne pas savoir faire grand chose concrètement.

Du coup, avant de postuler pour un quelconque poste de fiscaliste en entreprise, j’ai d’abord cherché à effectuer un stage. J’en ai trouvé un en cabinet en fiscalité et en droit des sociétés. Ce fut une très belle expérience. Le cabinet m’a d’ailleurs recruté et encouragé à passer le barreau, ce que j’ai fait en régime salarié. J’y suis restée 5 ans, en tant que stagiaire, juriste puis collaboratrice libérale.

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Est-ce que le fait d’être une femme Noire t’a déjà porté préjudice pendant ton parcours ?

Oui, je l’ai déjà senti lors de mes recherches de petits boulots, dans la restauration etc. Dans l’avocature, cela est peut-être déjà arrivé mais sans que j’en sois témoin. Quoi qu’il en soit, dans mes recherches de collaboration, j’ai toujours pris soin de mettre ma photo sur mon CV pour éviter de me déplacer pour rien. Je ne souhaitais pas me déplacer pour avoir affaire à une personne raciste. Je voulais que les gens sachent que j’étais NOIRE, avant de me convier à un entretien, et si c’est un problème pour eux, c’est simple, je ne me déplace pas. J’ai toujours veillé à cela car j’avais eu des expériences un peu chaotiques lors de petits boulots…

Lors d’une expérience précédente, je me suis déplacée pour un entretien, où le responsable s’attendait à voir une femme asiatique, il paraît que j’ai un nom de famille à consonance japonaise… (Rires !)

Raconte-nous une journée classique de travail.

Il existe plusieurs façons d’exercer le métier d’avocat. Perso, je fais du droit des sociétés et de la fiscalité appliquée et quelques permanences pénales. Ce n’est pas du tout la même façon d’exercer. Les journées ne se ressemblent pas. Par exemple, lors d’une journée de permanence garde à vue, je vais attendre le coup de fil de la permanence, et en attendant, je vais traiter mes autres dossiers. Dès qu’on m’appelle, j’arrête tout, je me déplace au Commissariat de Police. J’attends souvent très longtemps, je reçois la personne gardée à vue en entretien, j’assiste aux auditions, parfois à des confrontations. Ca peut être assez chronophage.

Dans ces moments-là, tu te sens un peu plus avocat que quand tu rédiges un procès-verbal ou un contrat pour une société commerciale, parce que tu sens que tu aides les gens, que tu les accompagnes dans des moments particulièrement difficiles. En matière pénale ou en droit des étrangers, l’issue d’une procédure peut changer leur vie ! Leur liberté est en jeu, dès lors qu’ils sont susceptibles d’être expulsés ou non… L’enjeu est majeur. Dans ce contexte-là, tes responsabilités sont d’autant plus grandes, puisque la vie de quelqu’un en dépend, sa liberté également et ce n’est pas rien; tandis qu’en droit des sociétés, les enjeux sont plus liés à des questions matérielles finalement.

Pour moi, être avocat en matière pénale ou en droit des étrangers, c’est presque militant voire politique ! C’est une activité très prenante et passionnante. De plus en plus de jeunes collaborateurs font des permanences. Lors des audiences de comparution immédiate, tu peux être convoquée à 10h00 pour une audience qui démarre à 13h30, on te donne les dossiers et tu dois rencontrer les clients entre temps, préparer ta stratégie de défense et attendre ton tour pour plaider, parfois seulement en fin d’après-midi voire en début de soirée. Cela peut te flinguer une journée de travail (rires !).

En définitive, c’est très prenant et passionnant, mais …peu rémunérateur, pour une permanence pénale, tu gagnes 325 euros hors taxes ! Cependant, sur le plan humain, tu te sens très utile, tu peux éviter à quelqu’un d’aller en prison. Lui permettre d’avoir une nouvelle chance et c’est ce qui compte.

Que donnerais-tu comme conseils à une jeune fille qui souhaiterait faire la même chose que toi ?

Ce que mon père a pu me dire, c’est de veiller à toujours avoir le choix et à être indépendante. Toujours faire en sorte de se mettre en position qui te laisse une marge de manœuvre.

Mon père m’a souvent répété que « le meilleur choix est souvent le plus difficile » (rires).

Il ne faut pas avoir peur de l’échec, si tu as peur de faire quelque chose, c’est peut-être un indice de ce que tu veux faire vraiment ! Et quand tu n’essaies pas, c’est déjà un échec.

Quelle est ta vision du féminisme ?

La féministe que je suis a une vision égalitaire. Je ne veux pas forcément être mieux lotie que les hommes, mais ce qui est sûr, c’est que je ne veux pas l’être moins juste parce que je suis une femme. Je ne tiens pas à être discriminée parce que je suis une femme. Et je ne veux pas être discriminée non plus même « positivement », en tant que femme, car je n’ai pas besoin d’avoir d’être favorisée.

Etre une femme pour moi n’est pas une source de faiblesse ou un handicap mais plutôt une richesse. On a de la valeur, on est puissantes à notre manière, les femmes peuvent être fortes. Dans l’absolu, je suis vraiment contre la discrimination, même positive une discrimination reste une discrimination. Je pense qu’on ne devrait pas en avoir besoin.. Mais j’ai bien conscience que nous vivons dans un univers où nous devons en passer par des règles strictes sur la parité pour parvenir à l’égalité.

Quels sont tes modèles ?

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Christiane Féral-Schul

En tant que tel, je n’ai pas vraiment de modèle. Cependant, j’ai beaucoup d’admirations pour des femmes qui ont de la personnalité, qui ne se laissent pas marcher sur les pieds :

  • Christiane Féral-Schul est une femme que j’admire beaucoup. On lui doit d’ailleurs la garantie perte de collaboration.
  • Christine Lagarde aussi que je trouve impressionnante, charismatique…
  • et même une nana comme Nicki Minaj, je la trouve admirable aussi. Elle a ses propres codes en matière de féminisme, dans le monde du rap qui peut être très misogyne, elle a su s’imposer et tout le monde la respecte. Et pour moi, elle n’est pas indigne de respect parce qu’elle est sexy ! Bien au contraire, elle joue avec son image.
  • Oprah Winfrey aussi, c’est une patronne. Je la respecte et je l’admire beaucoup.
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Nicki Minaj

Et pour finir, quel est ton produit de beauté chouchou ? Celui qui t’accompagne au quotidien ?

C’est un parfum, en ce moment, je porte Chanel n°5, Eau Première. L’eau Première est plus légère que le N°5 classique, un peu trop fort pour moi… J’en mets juste un petit peu et ça sent toute la journée…Après je me maquille très peu… d’ailleurs il va falloir que je songe à prendre rendez-vous pour m’épiler les sourcils (rires !).

J’espère que cette entretien vous a plu et qu’il vous aura permis d’en savoir plus sur la profession d’avocat. Merci encore à ma chère consœur Aminata pour le partage de ton expérience, tes conseils et ton humilité. Dans un univers encore très machiste où il existe de grosses disparités de revenus, ça fait plaisir de voir de jeunes avocats se battre pour améliorer notre quotidien.

Le métier d’avocat reste encore élitiste, noble mais difficile, surtout en début de carrière. Son quotidien est souvent sublimé sans vraiment être connu.

On se retrouve souvent seul, dans la gestion des dossiers du Cabinet ou de nos dossiers personnels. Pour celles et ceux qui, comme moi, travaillent dans des grandes structures, rien n’est jamais acquis, on se sent toujours aussi sur un siège éjectable, avec le turn-over qui monte en puissance, ou encore les consœurs qui se font gentiment remercier à leur retour de congé maternité. Cela dit, il est important de partager son quotidien avec d’autres confrères plus expérimentés pour se sentir moins seuls, pour se sentir accompagné et surtout pour éviter de tomber dans des pièges…

A toutes celles et ceux qui souhaitent embrasser cette profession, je leur souhaite beaucoup de courage, de patience et surtout n’ayez pas peur de beaucoup travailler!

A très vite !

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2 Comments

  1. Ironie du sort… je consultais justement son profil sur le site de l’UJA hier !
    Merci Kidji pour ce bel exemple ! Jeune, Femme et Noire…j’ai l’impression que mon entourage professionnel ne voit que ça..! Valoriser mes compétences professionnelles est un combat quotidien!
    Vous montrez la voie et forcez l’admiration par votre détermination. Je vous souhaite à toutes les deux beaucoup de succès dans la profession d’avocat.
    Je choisis quant à moi d’emprunter la voie longue mais ne désespère pas de vous avoir comme consoeurs bientôt !

    😉
    Bisous
    Essé

    • Merci à toi Essé pour ta positivité et ton enthousiasme !!
      Tu es pleine de vie et je ne doute pas une seconde à l’idée de t’avoir comme consœur très bientôt!
      Bisous

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