Littérature : La question de l’identité de la femme Noire chez Maryse Condé et Marie Ndiaye

 Par Berang Aymar, Doctorant en instance de soutenance à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines dont le Projet porte sur « La confusion identitaire et la narration du chaos dans les écritures » de Maryse Condé et de Marie Ndiaye.

INTRODUCTION: La littérature, et plus particulièrement le genre romanesque, est décrite comme de la fiction où se joue et se déroule l’imagination d’un auteur. C’est cet aspect fictionnel qui vient dérouter et rabaisser le sens apporté par l’histoire que véhicule l’écrivain, et c’est sans doute ce qui explique en critique littéraire le débat qui existe entre le récit de fiction et le récit dit factuel entrepris par Gérard Genette.

Seulement, en se fondant sur certaines spécificités du roman et en particulier le roman antillais ou africain d’expression francophone, on note que le réalisme évoqué par les écrivains tend à coïncider avec la réalité quotidienne, raison pour laquelle, si l’on remonte au temps de Madame de Staël, la littérature, dit-elle exprime « un moment historique, un état de civilisation. Elle est la manière d’être au monde d’un peuple. Quelle soit orale ou écrite, elle est l’expression de l’homme ou de la société ; elle exprime leur façon d’être au monde ».

Et de rajouter ces quelques propos de Roland Barthes, qui fut un essayiste moderne au sujet de la lettre : « la littérature n’est pas un objet intemporel, une valeur intemporelle, mais un ensemble de pratiques et de valeurs situées dans une société donnée ». Ainsi, le texte littéraire a donc cette connexion avec le monde dans lequel il se produit et cela permet de justifier la forme réaliste qui s’y manifeste. La marque d’attention faite au roman littéraire pousse à aborder un sujet plus que majeur étant donné qu’il prend de l’ampleur au sein de nos sociétés en sillonnant le temps.

C’est la question liée à l’identité qui sera traitée en considérant les récits de Maryse Condé et de Marie Ndiaye dont respectivement Célanire Cou-coupé, Traversée de la Mangrove, et En Famille, Trois Femmes puissantes ou encore Ladivine.

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Ces œuvres ont un point commun : Celui d’avoir pour thème la quête de l’identité qui est à la fois culturelle et sociale bien qu’ils soient dans une sorte de continuité étant donné que l’expression identitaire débute notamment avec Maryse Condé dès l’ère coloniale et est reprise en période contemporaine par Marie Ndiaye.

C’est donc deux périodes différentes qui permettent de traiter de la question de l’identité culturelle et sociale et qui interpellent le lecteur à s’interroger sur le sens de la quête des valeurs chez nos deux auteurs.

PROBLEMATIQUE: Autrement dit, la quête de l’identité dans les récits de Maryse Condé et de Marie Ndiaye n’est-elle pas un cheminement vain aboutissant à la confusion des valeurs identitaires tant chez les personnages que chez les auteurs ?

Faut-il concevoir la quête de l’identité comme un échec à travers les inégalités sociales ?

C’est par ces questions que nous allons nous fonder dans l’univers littéraire afin de montrer la conception confuse de l’identité lisible dans les textes de Maryse Condé et Marie Ndiaye.

La question de l’identité tourmente notre époque affirme le psychologue Marc Edmond, « elle hante aussi bien le discours des philosophes, des psychanalystes et des sociologues que celui des journalistes ou politiques. »

Aussi, le domaine littéraire n’est pas en reste puisque c’est à travers la pensée des écrivains notamment Maryse Condé et Marie Ndiaye que s’exprime l’engagement des femmes.

QUESTION: Mais qu’est-ce que l’identité culturelle et sociale ?

Elle se décline comme l’appartenance à une culture donnée qui détermine son rapport au monde en lui conférant une image qui lui est propre: Cette définition pose problème dans la mesure où, de nos jours, l’individu est « assis entre deux chaises » c’est-à-dire soit il est issu du métissage culturel qui lui confère une sorte de double identité, soit il est dans une situation en terre d’accueil où son intégration semble être compliquée. C’est le cas de Maryse Condé et de Marie Ndiaye dont les origines sont issues de la Guadeloupe et du Sénégal.

Dans cette configuration, la problématique de l’identité est abordée au moyen des textes qui expriment la difficulté, l’ambivalence d’être soi dans un système épris par l’hostilité et la marginalisation sociale. De ce fait, l’identité est présentée sous la forme d’une quête qui se veut axée sur l’affirmation et l’intégration de la femme dans la société.

L’IDENTITE CHEZ MARYSE CONDE: La littérature antillaise, et notamment les œuvres de Maryse Condé, énoncent cette difficulté des individus à se reconnaître et à s’affirmer dans un milieu ou au sein d’une communauté étrangère.

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Dans l’œuvre romanesque Célanire Cou-coupé1, le narrateur présente l’héroïne (qui sans doute a le même parcours que son auteur) dans une situation errante manifestée par les voyages entrepris dans les pays tels que la Côte d’Ivoire, le Peru, la Guyane et la Guadeloupe. Dans cette migration conçue comme une sorte de colonisation des autochtones à la chrétienté étant donné que Célanire est « une oblat qui veut dire religieuse », c’est la position de la femme en terre d’accueil qui est révélée et qui incite à l’affirmation de sa personnalité dans une société d’Adjame-Santey, hostile aux étrangers.

La considération de la femme est ainsi manifestée par les actions de l’héroïne qui encouragent « les filles à entrer à l’école du Foyer avec l’obtention du certificat d’étude primaire indigène », et qui rehaussent l’image de la femme. C’est ce qu’elle atteste en parlant des aspects positifs de la femme contrairement à l’homme en ces termes :

Elle parla de sa passion pour l’Afrique. A son avis, il n’y avait qu’une ombre à cette belle civilisation : le traitement des femmes. Les Africains asservissaient et mutilaient les femmes. Les français ne leur apprenaient qu’à tenir une aiguille et manier une paire de ciseaux. Elle avait beaucoup réfléchi et s’était demandé pourquoi les relations entre Africains et les Français achoppaient. C’est que les colonisateurs, étant hommes, ne se préoccupaient que des hommes. C’étaient les hommes qu’ils tentaient d’associer à leurs projets. Les femmes ne leur venaient jamais à l’idée. Alors qu’en Afrique, plus que partout ailleurs, les femmes saluaient des changements dont elles avaient tout à gagner. Elles étaient lasses de se tuer à la peine, lasses d’être traitées en mineurs, lasses d’être humiliées, battues, maltraitées. Seules les femmes pouvaient tenir en échec la colonisation.2

Maryse Condé fustige déjà le statut de la femme en période coloniale, et prône son émancipation au sein de la société. Pour elle, l’affirmation de la femme passe par la connaissance de soi, de ces origines puis par l’esprit d’ouverture vers d’autres cultures que la sienne. Elle le démontre lors des voyages effectués par Célanire et Francis Sanchez qui ont parcouru les continents africain et américain avant d’effectuer un « retour au pays natal3 » c’est-à-dire la Guadeloupe.

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Aussi, la connaissance de soi à travers la quête identitaire (voyage vers d’autres cultures africaine et américaine) permet de lutter contre l’aliénation guadeloupéenne en fortifiant l’individu contre les assauts de l’histoire. C’est ce que représentent les monologues des différents personnages dans Traversée de la mangrove où l’expression subjective d’une vie chaotique dans les Antilles est lisible.

Les textes de Maryse Condé incitent ainsi l’individu et spécialement la femme guadeloupéenne à s’affirmer dans un monde tourné vers le brassage des peuples et des traditions, et selon Madeleine Cottenet-Hage :

Les écrits de Maryse Condé transforment l’expérience antillaise actuelle en offrant une représentation percutante et sans réserve : pour chaque individu, comprendre sa situation et sa détermination par des forces objectives et historiques telles que le néo-colonialisme ou la mondialisation, veut dire accéder à la prouesse d’une transformation de soi et de la société, et à l’avènement d’une autonomie plein et entière.4

L’IDENTITE CHEZ MARIE NDIAYE: C’est la même trajectoire qui est observable au sein des textes contemporains de Marie Ndiaye en parlant de quête identitaire comme une affirmation de l’intégrité de la femme africaine.

Dans ses œuvres, le caractère inadéquat de la société, de la famille est mis en cause. En effet, dans Trois femmes puissantes, En famille voire Ladivine, c’est l’impossibilité d’appartenir à une famille et une société stable, sinon par imposture qui est présente à l’image du rejet de Fanny5 et de Nadia6 constatée par le narrateur dans cette interrogation :

Mais on ne l’avait pas invitée pour autant, et la famille se réunissait pour festoyer sans prendre garde qu’un de ses membres manquait qui ne lui avait jamais fait de tort, qui n’avait, même au loin, jamais parlé d’elle en mauvais part. N’avait-elle pas toujours consciencieusement dissimulé à quel point la famille lui était étrangère, le ressentant comme une offense, et parfois haïssable par un grand nombre de mesquineries ?7

Juste encore un peu de brouillard et d’étourdissement, me dis-je, de méconnaissance et de supputations, après quoi je serai en mesure de supporter d’apprendre peu à peu ce qui nous est reproché, les raisons d’une haine aussi dépourvue d’arrière-goût, aussi entière et aussi sincère. A quoi bon se presser de l’apprendre, puisque ces raisons ne dépendent certainement pas de quelque chose en nous que nous pourrions modifier – à quoi bon se hâter vers les protestations inutiles et la conscience de sa propre faiblesse ?8

Il y a donc à travers les textes de Marie Ndiaye, une imposture sociale qui bloque la progression de la femme, et c’est ce qu’affirme Dominique Rabaté à ce sujet : « les héros de Marie Ndiaye sont ainsi toujours plongés dans le malaise que leur procure leur inadaptation sociale9 .»

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La famille ou la société qui est le lieu de l’affirmation identitaire devient ainsi chez Marie Ndiaye qu’ « une terrible structure à produire dettes et névroses, culpabilités et désirs de fuite ou de meurtre. » C’est dire, ici, que par l’expression du discours textuel, Marie Ndiaye tente de déclamer, de fustiger la condition de la femme dans la société contemporaine en « brisant la loi du silence car le lourd passé a largement contribué au désir de révolte et à la soif de liberté féminine. »

CONCLUSION: Elle prône donc la liberté intégrale de la femme, la reconquête de son image dans un contexte où demeurent l’indifférence et le mépris social. Bien que la position sur la famille comme fondement de l’identité oppose les deux écrivains, il n’en demeure pas moins que l’émancipation de la femme soit un sujet inclusif et dont elles partagent les opinions dans leur production textuelle.

Ainsi, de l’ère coloniale, en passant par l’asservissement aux indépendances, du joug social aux revendications féminines et féministes, les luttes pour l’émergence de la femme s’intensifient et la littérature est l’un des supports de cette libération.

Et vous? Que pensez-vous de la question de l’identité de la femme abordée par ces deux auteurs?

A très bientôt…

1 Maryse Condé, Célanire cou-coupé, Editions Robert Laffont, 2000

2 Maryse Cindé, Célanire cou-coupé, op.cit, p.68

3 « Retour au pays natal » est extrait de l’expression d’Aimé Césaire dont le titre est Cahier d’un retour au pays natal

4 Madeleine Cottenet, Maryse Condé : une nomade inconvenante, Editions Ibis Rouge, 2002, p.117

5 Marie Ndiaye, En Famille, Editions de Minuit, 2007

6 Marie Ndiaye, Mon Cœur à l’étroit, Gallimard, 2007

7 Marie Ndiaye, En famille, op.cit, p.9

8 Marie Ndiaye, Mon cœur à l’étroit, op.cit, p.27

9 Dominique Rabaté, Marie Ndiaye, Editions Auteurs, 2008, p.17

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2 Comments

  1. Bonjour
    Merci de me pousser a vouloir lire Marie Ndiaye. J’aime beaucoup Maryse Condé et votre analyse est tres juste.
    Juste une question, peut etre dérangeante, mais surtout pas critique. Dans cet article vous ne citez majoritairement les blancs comme spécialiste de la littérature et critique litteraire. Est-ce voulu? Je comprends la difficulté de trouver une généalogie des personnes de couleur comme critiques litteraires mais ils existent. Ne pouvons nous pas construire une « politique de citation” qui envelopperait les racisé.es?

  2. Bonjour,
    Merci pour l’intéret que vous accordez à cet article. Pour votre question, l’apport de la critique littéraire occidentale n’est qu’une approche scientifique utilisée, et j’orai aussi bien cité les auteurs de la critiques africaines, qui sont dans le même régistre en la matière. Nous pouvons évidemment construire « une politique de citation » comme vous le dite, et je pense qu’il y a des essais de critique littéraire africaine dont on peut se referer, mais ceci est une tout autre démarche éventuellement. J’y penserai lors de la publication d’autres articles. Merci pour la suggestion.

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