SPOIL ALERT !!!
C’est le raz-de-marée télévisuel de ce début d’été 2026.
Impossible d’ouvrir TikTok, X ou de discuter autour d’un café sans entendre parler de la famille Gomora.
Sortie le 12 juin dernier, la série sud-africaine The Polygamist s’est instantanément hissée au sommet du top Netflix au niveau mondial. Avec ses 22 épisodes rythmés par les secrets de famille, les trahisons de haut vol et les rebondissements dramatiques, la série produite par Stained Glass Productions a trouvé la recette magique pour nous rendre complètement accros.
Pourtant, derrière l’addiction collective et le strass des beaux quartiers de Johannesburg, un malaise persiste.
Sous couvert d’explorer l’Isithembu (la polygamie traditionnelle), le showrunner nous livre en réalité une œuvre qui confond déviance sexuelle, narcissisme et culture. Décryptage d’un phénomène fascinant, mais politiquement bancal.
De la page à l’écran : La plume de Sue Nyathi face aux algorithmes Netflix
Ce que beaucoup de spectateurs ignorent en binge-watchant la série, c’est que The Polygamist est l’adaptation du roman à succès éponyme de l’autrice zimbabwéenne Sue Nyathi, publié en 2012.

Dans son livre, Nyathi posait un regard d’une incroyable finesse, à la fois social, moderne et profondément humain, sur les dynamiques de la polygamie en milieu urbain. Elle y décortiquait avec acuité les motivations, les failles et la psychologie de ses personnages féminins face aux pressions de la société contemporaine.
Cependant, en passant à la moulinette des algorithmes de Netflix, l’œuvre littéraire a subi une transformation radicale. Pour plaire au public mondial, la subtilité d’origine a parfois été sacrifiée sur l’autel du feuilleton ultra-rythmé.
La série emprunte toute la grammaire visuelle et narrative de la telenovela moderne : la photographie est somptueuse, la bande-son est percutante, et chaque fin d’épisode est un piège machiavélique conçu pour nous pousser à cliquer sur « Épisode suivant ».

Jonasi Gomora est ainsi devenu le méchant absolu qu’on adore détester. Sa capacité à manipuler son entourage crée un thriller psychologique haletant. Que l’on regarde la série depuis Paris, New York ou Joburg, on est happé.
C’est de la pop culture africaine haut de gamme, exportée dans le monde entier, et cela fait du bien à voir. Mais à quel prix sur le plan culturel ?
La tradition n’est pas une affaire de libido
C’est ici que le bât blesse. En transformant le roman de Sue Nyathi en thriller sensationnaliste, la série véhicule une image profondément erronée de la polygamie traditionnelle.
Dans la culture africaine, l’Isithembu n’est pas une excuse pour l’infidélité compulsive ou l’errance sexuelle d’un homme fortuné. C’est une institution hautement codifiée, régie par des devoirs économiques, le respect mutuel et la continuité lignagère.
Traditionnellement, la première épouse est consultée, et le système sert à protéger le clan – comme dans la coutume du ngena, qui consiste à prendre soin de la veuve d’un frère décédé.
Dans la série, Jonasi Gomora n’honore aucune tradition : il s’en sert comme d’un bouclier. Il avance masqué, accumule les mensonges, instrumentalise sa richesse et piège ses compagnes. Comme le soulignait fort justement le journaliste critique Bhekisisa Mncube, la série souffre d’un regard presque impérialiste en associant la langue et les apparats culturels à de la pure toxicité.
Pour paraphraser l’écrivain Ben Okri : « Pour empoisonner une nation, empoisonnez ses récits. » En choisissant le choc plutôt que la substance du livre, Netflix donne trop souvent une image dégradante de l’homme noir hypersexué et de la culture ancestrale.

Focus sur Joyce, Matipa, Essie et Lindani, les véritables reines de l’échiquier
Heureusement, si la série survit à ses propres clichés, c’est grâce à son quatuor d’héroïnes. Jonasi pense être le roi du royaume, mais il n’est que le déclencheur d’une guerre psychologique menée par quatre femmes de tête.
Joyce, Matipa, Essie et Lindani crèvent l’écran. Elles incarnent quatre facettes de la femme africaine contemporaine face au patriarcat.

Joyce et Matipa : Le choc des titans
Le duel entre ces deux femmes est le sommet dramatique de la série.
Joyce, la matriarche bafouée, représente la légitimité du passé. Elle a construit l’empire Gomora dans la douleur et le sacrifice. Sa dérive vers une vengeance sombre et radicale (jusqu’à orchestrer la contamination de son mari par le VIH) montre la destruction psychologique d’une femme poussée à bout.
Face à elle, Matipa est l’ambition stratégique pure. Elle n’est pas là pour les beaux yeux de Jonasi, mais pour le statut et le pouvoir. Elle utilise les codes du business moderne pour hacker le système traditionnel et s’imposer.
C’est un combat de reines mémorable, où la loyauté d’hier affronte l’efficacité glaciale d’aujourd’hui.

Essie et Lindani : Vulnérabilité et insoumission
À l’autre bout de l’échiquier, Essie incarne le cœur brisé du système. Elle représente ces femmes prises entre deux feux, qui cherchent sincèrement l’amour et la sécurité matérielle dans la polygamie, pour finalement réaliser qu’elles sont dans un piège doré. Sa vulnérabilité est bouleversante.
Lindani, quant à elle, est l’étincelle de la modernité et de la rébellion. Plus jeune, ancrée dans son époque, elle refuse de se plier aux injonctions de Jonasi ou à la hiérarchie des co-épouses. Elle pose la question essentielle : Une femme moderne peut-elle garder son intégrité et sa liberté dans une maison gouvernée par un narcissique ?

Le piège de la sororité impossible
Le grand rendez-vous manqué de The Polygamist, c’est le triomphe du vieux précepte patriarcal :
« Diviser pour mieux régner ». Le génie malfaisant de Jonasi est de maintenir Joyce, Matipa, Essie et Lindani dans une insécurité affective et financière constante, les poussant à se voir comme des menaces mutuelles.
Alors que le roman de Sue Nyathi laissait de la place à la sororité et à une profonde exploration de la condition féminine, la version Netflix préfère trop souvent le ring de boxe permanent.
En tant que spectateurs et spectatrices, on ne peut s’empêcher de regretter ce parti pris.
Imaginez la puissance de la série si ces quatre forces de la nature avaient uni leurs intelligences et leurs ressources pour faire tomber l’empire de Jonasi, au lieu de s’entre-déchirer pour les miettes d’un homme toxique.

Conclusion : Un miroir déformant mais inoubliable
The Polygamist reste un plaisir coupable de fin de soirée, une fiction addictive qui a le mérite de mettre les productions du continent au centre de la carte mondiale.
Cependant, c’est une piètre leçon d’anthropologie, qui a parfois caricaturé la plume subtile de son autrice sur l’autel du buzz.
Jonasi Gomora n’est pas le visage de la tradition ; il est le visage du patriarcat capitaliste et manipulateur.
Et si nous restons scotchés devant nos écrans, ce n’est pas pour valider ses actions, c’est pour observer la résilience, la rage et la complexité de Joyce, Matipa, Essie et Lindani.
Ce sont elles qui portent la série sur leurs épaules, et ce sont elles qui, d’une manière ou d’une autre, décideront de la fin de l’histoire.
Et vous ? Vous avez regardé la série « The Polygamist »? Avez-vous lu le livre ? Dites moi en commentaire ce que vous avez pensé de cette série? Quel est le personnage qui vous a le plus marqué?


