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« Je ne suis pas ta mère » de Rosemonde Pierre-Louis

Vous vous souvenez de la première fois où vous avez eu vos règles? Moi c’était en 5ème. J’avais douze ans et je savais que ça devait arriver tôt ou tard. Voilà. Rien de plus. Ce qui m’a marqué, c’est la réaction de mes parents quand j’en ai parlé à la maison. Ma mère m’a dit que c’était normal car je grandissais ensuite, j’ai eu droit à tout un discours sur la nécessité de prendre soin de son corps en tant que femme, de bien savoir se laver et utiliser les bonnes serviettes hygiéniques…Bref! ça en devenait même une obsession: Il fallait chaque jour être au top physiquement, ne pas trop manger, être bien habillée, bien coiffée et aussi savoir bien appliquer la crème sur soi pour ne pas paraître pâle, limite « blanche ».

La réaction de mon père a été touchante. Il m’a dit désormais ma fille, tu deviens une femme, même si tu n’as que douze ans, ton corps change et sache que parmi les hommes, il en existe qui risqueront de te regarder bizarrement et avec insistance. Ma fille, si un homme adopte une attitude étrange envers toi, PARS EN COURANT! Et surtout, dis-le moi, je serai toujours là pour te protéger.

Quand mon père m’a parlé de protection, au début, je n’ai pas bien compris. Il m’a ensuite dit sur un ton très sérieux tu sais, même s’il s’agit d’une personne que je connais qui a une attitude déplacée envers toi, même s’il s’agit de quelqu’un de la famille, d’un professeur au collège ou d’un inconnu dans la rue, n’aies jamais peur de m’en parler! Je serai toujours de ton côté.

Et voilà comment mon père avait abordé avec moi pour la première fois un sujet tabou. Quoi de plus criminel que de voler l’innocence d’un enfant? Encore aujourd’hui tous les sujets autour du viol, de l’inceste et des attouchements sexuels sur enfants mineurs me donnent envie de vomir. J’ai compris après cette discussion que ces crimes pouvaient exister au sein des familles et le fait de se taire ou de culpabiliser en tant que victime à cause de ce qu’on subissait était juste inacceptable! Une telle situation pouvait devenir destructrice et culpabilisante pour les victimes au risque de les changer à JAMAIS!

Après cette fameuse conversation, j’ai mieux compris pourquoi mon père avait toujours refusé que je fasse des soirées pyjamas chez mes copines. Par peur que l’irréparable n’arrive car ON NE SAIT JAMAIS. Aussi après cette discussion, je ne sais pas si c’était par instinct de survie mais dès que je sortais seule faire une course pour mes parents et que je sentais un regard trop insistant, je me mettais à courir pour vite rentrer chez moi… Dieu merci, je n’ai jamais été victime d’attouchement sexuel, d’inceste ou de viol.

Quand j’ai démarré la lecture de « Je ne suis pas ta mère », je m’attendais à un roman plutôt léger qui met en scène des femmes Noires francophones d’origine haïtienne.

Comme l’indique le synopsis, ce récit autobiographique de Rosemonde Pierre-Louis est sorti en novembre 2021 et raconte l’histoire de « quatre générations de femmes enfermées dans un huis-clos mental qui se croisent sans jamais se rencontrer, jusqu´au moment où les secrets qu’elles partageaient sont devenus des fardeaux assassins. » 

Quand on démarre le roman, l’auteure nous plonge dans le tourbillon de sa vie d’aujourd’hui où tout semble aller tant sur le plan professionnel que familial. Elle nous embarque dans le monde des soirées parisiennes chics arrosées de bons cocktails et de paillettes. Au fur et à mesure des saisons et chapitres, l’auteure remonte dans le temps en évoquant son enfance à Haïti et se révèle de plus en plus en évoquant des moments touchants, des odeurs, des images et des visages de personnes qui ont beaucoup compté pour elle.

L’auteure nous raconte son parcours qui démarre dans les années 70 à Haïti où elle est née durant le règne du dictateur Jean-Claude Duvalier. L’histoire de sa vie est toujours en lien avec les femmes qui lui ont donné une éducation: son arrière-grand-mère, sa mamie Nathilde, sa tante Rosie et sa mère.

Tout en commençant à évoquer un terrible traumatisme subi à l’âge de 5 ans, l’auteure continue à raconter son histoire et à nous accompagner dans son voyage où elle quitte définitivement Haïti pour arriver en France dans le cadre d’un regroupement familial.

Elle se retrouve ensuite vers l’âge de 6 ans dans un petit studio du quartier de la Goutte d’Or du 18ème arrondissement de Paris où elle vit avec sa mère, sa tante, ses frères et sa mamie. Seule son arrière-grand-mère est restée au pays…C’est dans ce contexte que l’auteure nous livre les détails choquants de la deuxième agression dont elle est victime et qu’elle tait par honte des représailles, par honte de ne pas être une fille bien, par honte d’être une « bouzin » (NDLR: pute en créole haïtien).

Au collège, l’auteure déménage avec sa famille dans le 93 à Clichy-sous-Bois dans un appartement plus spacieux, loin de la Goutte d’Or, mais toujours entourée du chaos.

Parsemés d’obstacles, de traumatismes répétés, de larmes qui n’ont pas le temps de couler et de non-dits, l’enfance de l’auteure entourée de ces femmes est aussi l’occasion de pointer du doigt les tabous qui pourrissent les relations et les secrets qui divisent les familles.

En écrivant ce roman, l’auteure a courageusement choisi de briser des chaînes et de libérer la parole sur des sujets qui restent tabous dans nos communautés afros. Elle a écrit pour se libérer, pour ne plus se taire, pour ne plus culpabiliser à cause d’évènements malheureux dont elle a été victime plusieurs fois dans son enfance. On lui a volé son innocence dans le silence et pour éviter que l’histoire se reproduise, elle a décidé de parler et d’emmener son premier roman le plus loin possible. Elle a aussi parlé pour ses deux filles, pour toutes les autres femmes et pour celles qui deviendront des femmes un jour.

C’est un roman bouleversant qui aborde le sujet de la protection de l’enfance. D’autres sujets sont également traités :

Comment ruser pour se sortir des difficultés sociales et financières ?

Comment se donner les moyens afin de pouvoir vivre ses rêves en tant que Femme Noire, issue de quartier défavorisé ?

Comment renverser le déterminisme social et se sentir libre de vivre sa vie comme on le souhaite?

« Je ne suis pas ta mère » est un magnifique ouvrage dans lequel l’auteure nous invite à nous aimer, à accepter notre histoire, notre enfance et notre famille aussi bancale soit-elle. L’auteure a mis deux ans pour écrire ce premier roman, elle l’a d’abord écrit comme un journal intime, de manière thérapeutique, pour se soigner, pour panser des plaies et se réapproprier la narration.

A travers ses mots, on sent l’émotion, les larmes, la joie et la tristesse qui ont entouré son enfance et son adolescence. Jamais elle n’inspire la pitié. Elle a écrit au départ pour elle, puis au fur et à mesure des chapitres, elle a écrit pour se libérer et se débarrasser de lourds secrets qui l’empêchaient de vivre pleinement sa vie. Car même si l’on peut montrer ce que l’on veut au monde extérieur, le plus important reste quand même de se sentir bien et libre dans sa tête. Savoir se retrouver seule avec soi-même, face à ses doutes, ses angoisses et ses blessures peut sembler douloureux et éprouvant, toujours est-il que ça peut nous sauver.

L’auteure s’est mise à nue dans ce premier roman autobiographique. Elle a décidé de ne plus taire ce qui lui collait à la peau pendant de nombreuses années. Elle a voulu montrer ses zones d’ombres mais aussi ses moments de gloire, tout comme on peut le faire sur Instagram avec de jolies photos.

En lisant ce roman, je voyais la petite Rose comme une enfant toute mignonne et pleine de joie de vivre. Le roman parle de sujets complexes et tabous mais aborde aussi des moments ensoleillés, joyeux et chaleureux, où l’on revoit le sourire aimant de sa mamie et l’on sent la chaleur du soleil et l’odeur des glaces pilées à la noix de coco.

Rose, par la force des choses et grâce aux femmes de sa vie, a du s’endurcir et être résiliente pour devenir la belle femme noire épanouie qui a soufflé ses 40 bougies. Rose a plusieurs casquettes. Epouse, maman de deux enfants, entrepreneure qui gère sa propre agence de communication et aujourd’hui auteure, elle continue de sourire à la vie et tente de glisser une note d’espoir à travers ses mots.

Bravo à toi Rose pour ton courage et ta résilience. Tu as du vivre mille émotions à la sortie de ce livre, ben si le « service après vente des lectures » existait, il dirait qu’il existe des livres si intimes qu’ils devraient restés secrets et entre les mains de leurs auteurs, à l’instar d’un journal intime, alors qu’en réalité, NON, libérer la parole sur un sujet intime permet de se libérer soi-même et peut ensuite donner le courage à d’autres personnes de se libérer également.

Merci Rose pour tes mots car ce livre m’a aussi permis de mieux te connaître. Nos histoires de petites filles noires élevées parfois à la dure et traitées comme des petites mamans sont similaires. Je partage ton féminisme, ton envie de te battre pour réussir, ton désir de maternité, ton envie d’être aimée  et ton refus de te dire que tout est joué d’avance car on peut toujours se réinventer!

Même si nos histoires ne sont pas les mêmes, ton récit m’a touchée, un peu comme quand je venais de terminer « l’Œil le plus bleu » de Toni Morrison, un livre dont j’avais parlé ici:

Littérature: « L’Oeil le plus bleu » de Toni Morrison

Rose, j’espère vraiment que tu nous feras l’honneur d’écrire d’autres romans.

Pour commander ce livre, c’est ici : Je ne suis pas ta mère

Pour en savoir plus sur l’auteure, c’est ici: Rosemonde Pierre-Louis, directrice d’agence de communication

kidji

"Always higher and further together!" N'ayons pas peur de rêver et de voir la vie en GRAND!
Kidjiworld est un blog qui vous fait rentrer dans mon univers.
Joyeuse et optimiste dans la vie, je tente de faire en sorte que cela transparaisse dans mes lignes que je vous livre ici.
A très vite!

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