Combien de mondes peuvent cohabiter dans la tête d’une Parisienne noire ?
“Bonjour, ici le cabinet de Mami Pirate, que puis-je faire pour vous ? entre autres”
Tout commence par ce coup de fil.
Penda, la narratrice, décroche. Elle vient de perdre son job de caissière, une injustice banale, une de plus. Mais l’urgence est ailleurs : Son ami Jimmy a « pété les plombs » au pied d’une tour et il a fini par être hospitalisé après une garde à vue. Une question fondamentale se pose : Qui saura soigner son ami et voisin?
Pour la police et Docteure Lydia Duval, psychiatre experte en cocktails médicamenteux, c’est une crise de schizophrénie qu’il faut assommer à coups de neuroleptiques. Pour Mami Pirate, la grand-mère guérisseuse qui connaît tous les secrets des plantes et du désenvoutement, Jimmy est « habité ».
C’est le point de départ de Djinns (éditions Grasset, 2023), le premier roman fulgurant de Seynabou Sonko, où Penda s’interroge et au fil des aventures, on croisera des escargots et des pigeons en appartement, un skate qui sillonne Paris à toute vitesse, une sourate à traduire, deux femmes qui ont des problèmes de « Blanches » et les djinns qui hantent les personnages et avec lesquels ils doivent composer.
Un texte hybride et teinté d’oralité qui ne choisit jamais entre le bitume parisien et la forêt de Fontainebleau, entre la raison « blanche » et le mysticisme africain.

L’expertise de la survie : « C’est nous, les spécialistes des Blancs ! »
Ce qui rend ce livre indispensable, c’est la posture de son autrice. Seynabou Sonko, née en 1993, a grandi dans le 20e arrondissement de Paris avant d’aller étudier à Saint-Denis. Elle porte un regard lucide sur notre condition actuelle de personnes Noires en France.
Elle l’affirme avec un humour décapant : « C’est nous, les spécialistes des Blancs ! ».
Le livre explore avec beaucoup d’humour et de mordant ce que signifie être une personne Noire en France, obligée de décoder en permanence les codes de la majorité (ce que l’autrice appelle être des « spécialistes des Blancs »).
Parce que notre survie en milieu hostile en dépend, nous avons développé une expertise hyper pointue des codes de la majorité.
Nous savons comment ils/elles pensent, nous anticipons leurs silences. Penda, l’héroïne, pousse cette analyse jusqu’à l’absurde : Elle possède un « djinn blanc ». C’est sa manière de nommer l’aliénation, cette voix intérieure qui la force à rester sur ses gardes.
Comme elle l’écrit, en s’inspirant de sa pratique de la boxe : « Oublier d’être Noire, c’est comme avoir une garde trop basse. »
Arrêtons-nous deux secondes sur un point important : C’est quoi, au juste, un « Djinn » ?
Dans la culture arabo-musulmane et dans de nombreuses traditions d’Afrique de l’Ouest, les Djinns sont des créatures invisibles, dotées d’un libre arbitre, au même titre que les humains.
Loin de l’image du génie d’Aladin qui sort d’une lampe pour exaucer des vœux, le djinn est une entité complexe :
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Une nature intermédiaire : Ce sont des êtres de « feu sans fumée » qui cohabitent avec nous dans un monde parallèle. Ils peuvent être bons, mauvais ou simplement neutres.
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L’influence sur le réel : On raconte qu’ils peuvent interagir avec les humains, inspirer des pensées, ou parfois « posséder » l’esprit de ceux qui sont trop sensibles ou vulnérables.
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Dans ce roman, Seynabou Sonko détourne cette figure mystique pour en faire une métaphore de la santé mentale et de l’aliénation.
Le djinn, c’est cette « petite voix » ou cette force invisible qui nous habite.
Pour Jimmy, c’est une souffrance que la psychiatrie appelle schizophrénie.
Pour Penda, c’est son « djinn blanc » : Cette part d’elle-même façonnée par le regard des autres, ce double qui l’oblige à décoder sans cesse les codes d’une société qui ne lui ressemble pas.
En définissant les Djinns ainsi, l’autrice nous permet de nommer ce qui nous arrive quand on se sent « étrangère » à soi-même.
« Djinns » nous dit que se trouver, c’est parcourir les chemins les plus improbables. Un roman définitivement pirate »
Gladys Marivat, Le Monde des livres
Le « Wolofraka » : Une langue sous haute tension
Seynabou Sonko est aussi musicienne (sous le nom de Naboo), et son texte vibre d’un « R&B futuriste ». Elle refuse la « littérature classique » qui ne dirait rien de sa réalité.
Elle a inventé le Wolofraka : une langue où le français se mélange avec le wolof, le lingala et l’argot de la banlieue parisienne.
Et puis on a cette scène magnifique sur le « Wesh » (p. 63). Un mot qui devient un code secret, une respiration.
Avec sa sœur Shango, Penda peut enfin « lâcher les chevaux ». En dehors de ce cercle intime, sa langue est sous censure, polie pour ne pas effrayer, pour paraître suffisamment « intégrée ».
Le roman interroge la violence du déracinement et la difficulté de faire cohabiter ses héritages spirituels avec une société qui les rationalise ou les rejette.
« Djinns » nous plonge dans ce grand écart permanent, tout en nous rappelant avec une sagesse ancestrale que « aller doucement n’empêche pas d’arriver ».

La racine contre l’asile : L’Iboga comme émancipation
Le conflit central du livre oppose deux médecines. D’un côté, l’hôpital psychiatrique qui veut « normaliser » Jimmy.
De l’autre, Mami Pirate qui veut le soigner avec la racine d’iboga, cette plante sacrée du Gabon, interdite en France.
Ce n’est pas qu’une question de santé, c’est une question de souveraineté.
Pour Penda et Jimmy, choisir la racine, c’est se « laver l’âme du ressentiment ». C’est refuser d’être un sujet sociologique pour redevenir un être de chair et d’esprit.
Seynabou Sonko évite ici tout misérabilisme : la pauvreté n’est pas un thème, c’est un décor, parfois résumé au simple grincement d’une fourchette contre une casserole vide.
C’est tragique et drôle. C’est ici et ailleurs. C’est Penda et c’est son djinn, cette « voix de l’autre en elle-même ».
Sans répit ni concession, ce roman d’apprentissage met en lumière la difficulté de grandir »
Pascale Fauriaux, Le Populaire du Centre
Conclusion : Apprivoiser ses propres ombres
Lire Djinns de Seynabou Sonko, c’est accepter que nous sommes toutes habitées par des forces multiples, des voix qui se chevauchent.
Après mes réflexions sur le deuil des amitiés passées et l’émission « Blue Therapy » de Netflix, ce roman vient poser la question ultime : Quelle place laissons-nous à notre part invisible qui refuse de rentrer dans des cases ?
Seynabou Sonko ne nous donne pas de mode d’emploi.
C’est un conte initiatique urbain, à la fois poétique et politique, où le skate, la boxe et la spiritualité s’entremêlent pour raconter la quête de liberté d’une jeunesse qui refuse de choisir entre ses différentes cultures.
Au final, on peut tout à fait être une femme Noire, faire du skate, lire Bukowski ou Twilight, et porter nos héritages avec une liberté totale.
C’est une invitation à cesser de fragmenter nos vies : Nous sommes le terrain où tous ces mondes peuvent danser ensemble. L’autrice parle d’élans de tendresse, de colères tues et ne défend qu’un pouvoir, celui de l’imaginaire.
Et vous, quels sont les « Djinns » qui influencent votre météo intérieure ?
Avez-vous, vous aussi, l’impression d’être cette « spécialiste » obligée de traduire sans cesse son monde pour les autres ?
Je vous invite à écouter la journaliste Lauren Bastide en conversation avec Seynabou Sonko, autrice de « Djinns », son premier roman publié aux Éditions Grasset en 2023.
Ensemble, elles évoquent les mythes et rituels sénégalais à l’origine de l’univers onirique développé dans son livre et leur influence sur son écriture.
Elles reviennent sur son désir d’explorer, grâce à la littérature, la complexité de la nature humaine et sur la manière dont elle a élaboré un langage original, empreint d’oralité et de références socio-culturelles.

